Un amour de Terrine
Par Claire Delhomme.
Chapitre 1
Viens, tu verras, ça sera génial!
Je restai septique et vous verrez que ce nétait pas à tord. Déjà, lidée de louer une maison au fin fond de la campagne, même avec des amis, ça ne memballait pas trop. Je ne sais pas pour vous, mais moi, au bout de deux jours de verdure à perte de vue, jai tendance à faire des overdoses de chlorophylle. Jusque là, cest vrai, ça allait à peu près, jétais assise dans le TGV et sur le point darriver à Bourg-en Bresse, où mes chers amis devaient venir me chercher.
Et puis mon téléphone a sonné et là mes mésaventures ont commencé. Daprès ce quils mexpliquent, il y aurai un tout petit changement programme qui fait que je serais seule quelques jours, oh, vraiment pas longtemps. Jécoute à peine leurs explications et leurs excuses. La seule chose que je comprends cest que je vais devoir passer les premiers jours de ces vacances si prometteuses abandonnée dans un village perdu au fin fond du néant campagnard, en plein mois daoût. Ce ne sera peut être que quelques jours mais jai déjà limpression de démarrer un voyage de lextrême. En plus, la climatisation du train est en panne depuis 2 heures alors quil doit faire 72°c à lombre. Depuis Paris, jen suis déjà à ma quatrième mini bouteille dEvian, le môme insupportable assis à côté de moi commence à sentir dangereusement des pieds et je crois que mon mascara non water proof coule.
« Génial » nest peut-être pas exactement le bon qualificatif
Bien sûr, quand jarrive à la gare, je ne trouve pas de taxi. Après avoir erré avec mon énorme valise, mon sac à dos et mon sac à main top tendance mais énorme, jatterri dans un café. Le patron est sympa avec moi et après avoir discuter un peu avec lui, il semble que le moyen le plus simple pour rejoindre le village dindien où mattend la location - à soixante petits kilomètres dici - cest dattendre le lendemain matin et de partir avec la boulangère, parce que le taxi est parti en vacances. Mais non, ça la dérangera pas, cest une amie à lui, et elle adore discuter alors ça lui fera plaisir davoir un peu de compagnie. Bon, va pour la boulangère. De toute façon, vu les circonstances, je nai pas trop le choix.
Le lendemain, après avoir passer une nuit dans un vieil hôtel, tenu par un vieux monsieur, jembarque à bord dune vieille camionnette à croire quils ont rien de neuf ici- avec la vieille boulangère. Elle est plutôt sympa, le problème cest queffectivement elle aime parler. Beaucoup. Trop. Et en plus, il y a un petit détail que je navais pas capté : ce nest pas elle qui maccompagne au village, cest moi qui laccompagne dans sa tournée ! Donc au lieu de mettre une demi heure, il nous faut trois heures de route, le temps de passer par tous les hameaux de la régions. Comme cest une gentille femme, elle a lextrême amabilité de me faire lhistorique de chaque clocher, de me retracer la généalogie de chaque famille et de me raconter les rumeurs de chaque coin de rue. Jadore les potins, mais savoir que Madame Simone avait déchiré une carte postale le mois dernier après avoir foutu une claque à Marcel, soit disant parce que son tracteur avait écrasé des géraniums, très honnêtement, je narrive pas à mintéresser, oui, même en faisait un gros effort. Enfin bon, au bout de trois heures qui en valent mille, et où jai vaillamment résisté à lenvie darracher le pare soleil pour assommer mon chauffeur bavard, jarrive sur la place de Poncin.
Ô joie, Ô bonheur. Me voilà tel Ulysse ayant enfin atteint les rivages dIthaque. Soulagée dêtre enfin arriver, je remercie tout de même chalereusement Martine. Mais mon bonheur est hélas de courte durée. Je regarde lentement autour de moi. Où suis-je encore tombée ? Quai-je fais pour mériter ça ? Moi qui ai du mal à survivre loin du métro, de la place Soufflot et du jardin des plantes ?? Cest une mauvaise blague ou une caméra cachée, mais je refuse de croire que lendroit « trop coooool » choisi par mes potes soit ce village de quatre-vingts seize habitants dont soixante-treize sont sûrement du troisième âge ! Maintenant jen suis tout à fait certaine : je vais mourir. En plus, si ça se trouve, se ne sont même pas des vieux mais des extraterrestres déguisés en humain, comme dans Men in Black, parce que franchement, quel humain voudrait sexiler dans un trou pareil ? Ils vont prendre le contrôle de mon cerveau et mobligé à labourer les champs avec mes super sandales qui seront ravagés par la terre. Puis ils me feront couper du bois pour lhiver jusqu'à ce que mes mains aient des rides !
Bon, comme je suis super courageuse, je soulève quand même mes bagages et je prends la première - et unique - rue afin de trouver mon gîte. Lavantage, cest que je risque pas de me tromper, il ny en a quune seule avec laffreux macaron « gîtes de France » et vu la taille du village, je ne risque pas de me perdre.
Sauf que je nétais pas censé être la première ici. Donc je nai pas les clés
Là, nouvelle angoisse. Il me faut bien dix minutes pour trouver un endroit où mon portable capte afin dappeler mes amis pour avoir le numéro ou ladresse du propriétaire. Ces dix minutes sont très significatives à mes yeux : je vais passer quelques jours seule au monde, dans un endroit où je naurais pas constamment cinq barrettes de réseau ! Je commence à avoir des sueurs froides. Respirer profondément, calmement. Je peux le faire. Je finis par obtenir une tonalité et à récupérer le numéro. Ouf.
Une fois prévenu, le propriétaire ne met que quelques minutes à venir puisquil habite aussi dans le village. Cest un vieux monsieur (encore !), assez gentil, qui a un talent remarquable. En moins de trois minutes montre en main il arrive à me raconter une grande partie de sa vie marital, son mariage, le caractère difficile de sa femme et est ce que je veux bien arroser sa plante verte ? Il parait que sa femme fait une allergie mais lui, il ne peut pas sen passer, il ladore, sa petite plante. Du coup il la mise dans la maison, et il vient tous les deux jours pour soccuper delle. Il ma dit le nom exact en français et en latin mais je lai instantanément oublié. Ne voyant pas trop comment refuser ni comment lui expliquer que je nai absolument pas la main verte, jaccepte du bout des lèvres.
Puis je découvre avec quelques appréhensions lintérieur de la maison. Tout dabord la cuisine. Immédiatement je me sens mieux. Il y a un four micro-onde qui me permettra de ne pas mourir de faim. Comble du luxe, je découvre ensuite une machine à café. Ma survie sera peut-être, je dit bien peut-être, possible finalement
Comme il est déjà presque midi, je décide de continuer mon exploration après le déjeuner. Sauf que
le frigo est vide. Evidemment. Heureusement, face aux grands problèmes, je nai jamais eu peur de prendre les grandes décisions nécessaires. Je décide donc immédiatement de planter un potager. Dun côté, je mettrais les légumes et de lautre, des herbes aromatiques en tout genre. Et je construirai une petite fontaine en marbre blanc. Et je pourrai élever quelques poules et des lapins. Je construirai moi-même de beaux clapiers que je peindrai en rose et vert anis. Jai vu ça dans déco, cest top tendance pour les chambres. Et je ne vois pas pourquoi les lapins nauraient pas le droit davoir de beaux murs. Et je ferais des tartes aux myrtilles. Ou une tarte au citron. Bien sûr il faut dabord que je plante les arbres, mais ça je demanderai à ma maman, elle sy connaît bien en plantation. Et je ferai des gratins aux légumes du jardins. Et je
Javoue, en fait, jai juste fini de manger le paquet de petits Lu que javais encore dans mon sac, un paquet entier de fraises tagadas dailleurs ça écure très vite - et un chewing-gum. Le tout arroser dun grand verre deau. Les poules, les arbres et la tarte attendront
Voilà, ça cest fait
Maintenant grande question : comment vais-je occuper mon après-midi moi ? Ici, sans voiture, sans réseau, sans ordinateur, sans personne ? Pour ne pas tourner en rond, je prends ma valise et je commence à explorer mon nouvel intérieur. On appelle ça la « familiarisation avec le milieu hostile ». En premier, le salon. Rien de très intéressant, sauf un lecteur DVD. Mais je nai pas pris de DVD avec moi, évidemment. Je découvre aussi la plante dont je dois moccuper. Elle trône, immense, dans un pot en plein milieu de la table de basse. Personnellement, je lui trouve rien de particulier, mais la botanique, ça na jamais été mon fort. En plus, je trouve quelle gêne sur la table. Je la soulève avec difficulté elle pèse une tonne cinq au moins ! et la pose dans un coin de la salle. Puis je découvre les toilettes. Il y a un petit cadre représentant une Sainte. Etrange idée que de laccrocher là, non ? Mais bon, je ne veux pas juger. A létage, quatre chambres et deux salles de bain. Je prends tout mon temps pour choisir la plus belle pièce, les premiers arrivés sont les premiers servit, et toc ! Je minstalle tranquillement dans une belle pièce lumineuse avec de jolis rideaux écrus. Le lit grince un peu mais de toute façon, tous les lits où jai dormi, à la campagne, grinçaient. Je vide ma valise, je retouche mon gloss, je revérifie pour la cinquième fois labsence de message sur mon répondeur
Il doit au moins être 14h là.
Je vérifie avec espoir à mon poignet. 12h15. Et là, tout à coup, je ressens comme une vague de panique. A la campagne, le temps sarrête. Je vérifie ce phénomène depuis que je suis toute petite. A chaque fois cest pareil. Il suffit que je méloigne un peu des relais téléphone, quil y ait autour de moi trois champs ou plus et que je sois à moins de deux cent mètre dune vrai vache et là ça ne loupe jamais. Le temps sarrête, lair semble immobile et jentends mon propre souffle. Je suis comme perdu dans le vide galactique. Langoisse totale. Jai du mal à respirer. Jai besoin du contact de la civilisation. Rapidement ! Tout de suite !
Chapitre 2
Cest ainsi, avec la ferme attention de pactiser avec les peuplades de ces terres reculées, que je quitte la maison. Jadore les gâteaux secs, mais de la à ne manger que ça pendant trois jours, il y a tout un monde.
Je sors dans la rue et me dirige lentement vers la place centrale. Lambiance est menaçante. Il fait très chaud. Tout est silencieux. Le village semble désert. On se croirait dans un mauvais Western, surtout quand je vois une poule traverser la rue en picotant. Je pourrai croiser John Wayne que ça ne métonnerai quà moitié. Jessaye de me concentrer sur mon objectif : trouver de quoi remplir mon frigo. Je me laisse guider par lodeur alléchante dun poulet rôti. Cette solution est mille fois plus simple que de courir moi-même après une volaille qui refuse de ce laisser attraper.
Cest ainsi que jai atterrie dans cette petite boucherie local. Tant mieux pour moi, cette boutique semble être le point de ralliement du village, là où tout se passe, là où ça bouge ! C'est-à-dire quau moment où jarrive, il y a trois vieilles dames et le boucher qui discutent avec animation. Autant dire quil y a foule !
La première des vieille est assise sur une chaise, son caddie rose fluo coller à elle. La seconde tiens dans ses bras un genre de caniche affreux blanc sale qui aboie aigu. Je déteste les chiens et encore plus les caniches qui aboient aigu. La troisième, superbe dans sa jolie blouse fleurie, très estivale, bouge avec conviction les bras dans tous les sens pour appuyer ses propos. Mais au moment où jentre, jassiste à un magnifique arrêt sur image grandeur nature. Cest impressionnant. En une fraction de seconde, les trois arrêtent leurs bavardages, se tournent vers moi et me passent au scanner intégral. Cest encore pire que lors dun entretient dembauche ! Faut dire que je ne dois pas avoir le look couleurs locales avec mes sandales compensées, mon sac à main top tendance et ma manucure nickel. Heureusement quelles ne savent pas que jai mon pass navigo dans une poche et un téléphone portable dernière génération dans lautre. Puis, brusquement, comme si je navais jamais fais irruption dans leur monde, elles repartent de plus belles dans la critique gastronomique du dernier déjeuner de famille donner par la voisine, Madame Jeannine semble-t-il. Résignée à mourir dennuie debout en attendant mon tour, je passe en revue la boutique du regard. Elle a tous les détails du commerce de proximité villageois. A gauche de la porte, un grand bac remplie de paquets de chips en tout genre. Personnellement, je déteste ceux avec les goûts chimiques et bizarres genre « barbecue » ou « bolognaise » et pire encore : « oignon ». Jai toujours eu un problème avec les produits « goût oignon ». Une fois, lors dun voyage scolaire en Angleterre, alors que javais vraiment faim, une fille ma proposer un muffins que sa famille daccueil lui avait donné. A loignon. Sauf que je ne le savais pas. Et les muffins aux oignons, ce nest pas bon du tout. Une autre fois, sur un marché de Noël de dégustation, javais pris une grande cuillère de confiture à la poire pour goûter. Et surprise ! Je navais pas pioché dans le bon pot et jai avalé une grande bouché de confiture à loignon. Et la confiture à loignon, quand on attend de la poire, ce nest pas bon du tout non plus
Mais je mégare là. Je pioche rapidement un paquet nature et je continue mon observation. Sur le même mur, il y avait des étagères avec des paquets de pâtes et des conserves en tout genre. Boucherie-épicerie, le grand luxe quoi... Le côté droit était occupé par la vitrine. Jai toujours trouvé ça un peu écoeurant : les salades composés qui ne ressembles à rien, les pâtés en croûte, toutes ces
choses qui flottent dans de la gélatine brunâtre, et ces tranches de viandes sanguinolentes. Le pire dans tout ça, se sont les cervelles et les langues. Brrr
rien que dy penser ça me donne la chair de poule. Je relève donc assez rapidement les yeux. Comme dans presque toutes les boucheries du pays, il y a un poster au mur avec un cochon rose en costume bleu et un chapeau à rayure, qui rigole. Je ne comprend pas. Pourquoi ont-ils tous cet affreux poster ? Cest un cadeau offert pour « toute boucherie ouverte » ? Et bien sûr, sur le comptoir, il y un autre petit cochon, en céramique celui là et avec une fente sur le dos. Il y a-t-il vraiment des gens qui donne un pourboire à leur boucher ?? Je trouve lidée étrange, après tout on nen donne pas dans les grands magasins, ou quand on achète un tee-shirt
Lattente séternise, cest-à-dire que jattends bientôt depuis plus de cinq minutes, ce qui est intenable pour quelquun qui comme moi, viens dune ville où quand on marche au lieu de courir cest quon est perdu ou touriste. Je tente alors de mintéresser discrètement à la conversation.
« Parait que le ptit de la Jeanne, cest le portrait craché de son père
cest pas facile de commencer dans la vie avec un tel handicap
- Cest surtout triste pour la mère ! Si au moins il avait eu ses yeux, mais non ! En plus il parait quil suit les traces non recommendables de son frère
- Cest comme Luc, le fils de Madame Bourdin, hier il a été pris dans le jardin du vieux Maurice, en train de voler des framboises ! Il parait que
»
Lanecdote est amusante mais je me lasse rapidement. Le boucher le remarque, ainsi que mon exaspération grandissante. Ok, cest parce que je pianote des doigts sur le bord de la vitrine en soufflant un peu et en regardant en lair depuis cinq minutes. Mais bon, je nallais quand même pas rester ici, à attendre que les trois vieilles passent en revue toute la population du village, leurs descendances et les voisins des petits enfants ! Même si cest drôle à écouter quelques instants.
« Alors mademoiselle, quest ce quil vous faut ?
Heureuse que ça soit enfin mon tour, je réponds en souriant.
- Un poulet rôti sil vous plait.
- Avec ou sans patates ?
- Sans, merci.
- Je suis désolé, elles ne veulent pas partir
dit-il en agitant le sachet en papier.
- Pardon ??
- Les patates, elles ne veulent pas partir du sachet
»
Avec un grand sourire, il secoue de nouveau le sac sur lequel est représenté une petite poule brune entourée de pommes de terre de jaunes, sur un fond de campagne. Je comprends la blague, il parle du dessin. Cest misérable. Mais au moins, maintenant je sais pourquoi il y a foule dans sa boutique : cest LE rigolo du village, celui qui y met de lanimation, qui le fait vivre ! Je tente un pauvre sourire mais je ne pense pas que soit très convainquant. La blague nest vraiment pas assez drôle. Je dois vraiment faire une tête bizarre, parce quil rajoute :
« Nattristez pas votre front gracieux, ce nest quune blague, continuez à sourire, cest si joli. Et il me fait un petit clin dil en emballant mon futur dîner. Là, je suis étonnée. Je dois faire erreur, ce nest pas possible. Non, sérieusement ?
- Désolée, je dois rêver debout, mais merci, cest gentil à vous
- Riez pourtant !
- Du sort ignorez la puissance
»
Cest à son tour de faire un grand sourire. Je ne rêvais donc pas. Il est en train de me citer A une jeune fille de Victor Hugo. Je décide de le tester encore un peu, on ne sait jamais. Je lance au hasard :
« Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres
- Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;
Maintenant que je suis sous les branches des arbres
Et que je puis songer à la beauté des cieux
»
A Villequier. Comme ça, sans hésiter, il complète les vers dun poème inconnu pour la plupart des littéraires que je fréquente habituellement. Jen reste bouche bée. Il a fallu que ça tombe sur un boucher perdu au fin fond de la campagne. Jai tellement du mal à y croire que je tente un dernier vers.
« Le rêve et la brume
-Vont où va la nuit ;
Paupières et roses
S'ouvrent demi-closes ;
Du réveil des choses
On entend le bruit. »
Laurore sallume. Sans faute, sans oublier un mot, il récite la fin de la strophe. Cet instant est magique. Pour la première fois de ma vie, je rencontre un homme qui :
1) sache du Victor Hugo par cur.
2) Ait moins de cinquante ans et ne sois pas à moitié chauve.
3) Ait un plan B dans la vie autre que chanteur, poète ou clochard-bôhème.
Lui aussi à lair content. Les trois vieilles, elles, sont muettes. On dirait trois statuts mais je suis certaine quelles ne perdent pas un mot de la conversation. Je soit sûrement être en train de leur donner matière à causer pour les vingt prochains hivers. Il me tend le poulet et les chips. Je paye et je mapprête à quitter la boutique quand il me demande timidement :
- Mademoiselle, si je peux me permettre, si cela vous intéresse, il y a le serto à Nantua, demain matin, vous devriez venir
- Le quoi ?
Devant mon ignorance, la vieille au caddie se met à pouffer. Je la calme immédiatement avec le regard-qui-tue-numéro-17.
- Le C-R-T-O. répète-t-il avec amabilité. Le Concours Régional de la Terrine dOr. En disant ça il rougit jusquà la racine des cheveux.
- Et bien, euh
pourquoi pas
Pourquoi pas ? Jai déjà une très bonne raison qui me vient instantanément à lesprit : parce que je ne veux pas aller à une assemblée de rustres qui se réunissent pour manger du pâté en parlant cochon et volaille.
- Je ne sais pas, peut-être
- Ça me ferai plaisir
Il est tellemtent cramoisi que ça en devient touchant.
- Je verrai
Au revoir Monsieur.
Chapitre 3
De retour à la maison, je repense à la scène. Victor Hugo par cur quand même ! Où alors il nen connaît que trois et il a eu beaucoup de chance. Mais les probabilités sont minces. En plus il était plutôt mignon dans son genre
mis à part le gros tatouage en forme de scorpion sur son bras droit et le petit en forme de triskèle celtique sur le poignet gauche. Je naime pas trop les tatouages, pour moi ça fait homme-qui-veut-faire-viril ou femme-qui-veut-faire-sexy alors quen fait, ça fait juste dessin-horrible-surtout-quand-on-vieilli. Mais bon, chacun ses lubies. Moi ça fait des années que je collectionne les sacs à main et tout le monde ne comprend pas pourquoi
Jétais en train de minstaller une chaise longue dans le petit jardinet derrière la maison, toute entière à mon analyse quand soudain la peur de ma vie ! Je me retrouve presque nez à nez avec une gigantesque vache ! Elle, pas un battement de cil, pas un poil qui bouge, elle me regardait tranquillement en mâchouillant un touffe dherbe. Et en bavant un peu. Mais moi, les animaux, cest encore pire que la campagne. Que ça soit un escargot mignon, un chien gentil, un bébé phoque trop chou ou une Montbéliarde énorme qui sappelle Marguerite ça je le sais parce que cest écrit sur létiquette orange de son oreille je flippe. Attendez que je mexplique. Pour la plupart des humains il y a différentes catégories danimaux: les insectes, les mammifères, les poissons, les reptiles, les oiseaux
bref tout est bien ordonné selon tout un tas de critères. Chez moi cest beaucoup plus simple : il y a les animaux dangereux dune part et les animaux très dangereux dautre part. Ou alors quand je fais un effort, il peut y avoir : les animaux à éviter, les animmaux à éviter à tout prix, les animaux flippants et les animaux répugnants. Pourtant il faut faire attention, même si je déteste toutes les bêtes, cela ne mempêche pas dêtre révoltée quand on les maltraite, dêtre farouchement opposé au port de la fourrure et des bijoux en ivoire et de haïr les méchants qui font des marées noires qui tuent les oiseaux et les poissons. Donc je me retrouve nez à nez avec Marguerite. La situation est totalement ridicule. Elle porte un nom de jolie petite fleur des prés alors quelle fait au moins un mètre cinquante au garrot pour huit cent kilo de viande ! Elle sest sûrement échapper dun champ voisin. Et ce nest pas moi, avec mes cinquante-cinq kilo tout mouillé, mon livre et ma chaise longue, qui vais la déplacer. Surtout que tout mon être refuse catégoriquement de sapprocher. Brusquement, toujours sans bouger, elle me lance un long meuuuuuuuuuh. Je fais un bond de cinq mètres en arrière tellement je sursaute fort. Je suis sûre quen plus, elle se moque de moi, on dirait la Vache qui Rit quand elle me regarde.
Puis, tranquillement elle se met à avancer. Panique ! Elle se rapproche ! Alerte rouge ! Je me fais attaquer par un monstre à cornes ! Elle a une langue gigantesque quelle utilise pour nettoyer son nez qui coule ! Beurk ! Au secours !
Nécoutant que mon instinct de survie, je fais une prudente retraite dans la maison en priant très fort tous les dieux, même ceux de la mythologie grecque, de me sortir de ce mauvais pas. Je pense quils mont entendu vu que la vache, après avoir distraitement fait un tour sur la terrasse en ciment, a fait demi-tour. Je la suis du regard. Il y a dans le fond du jardin un grand trou dans la clôture, qui donne directement sur un troupeau. Je vais devoir vivre face à dix génisses plus grosse que ma voiture oui, je roule en smart, et alors ? pendant deux semaines. Cest sûr, je vais mourir. Le milieu est bien trop hostile
Jappelle donc rapidement le propriétaire de la maison pour lui expliquer mon problème dinvasion. Il a le culot de se marrer ! Il ne dois pas comprendre la détresse qui est mienne en cet instant. Savoir qua chaque instant mon espace vital peut être envahi par un représentant de lespèce animal est une angoisse que je ne peux pas supporter. Au lieu de compatir, il me dit que ce trou existe depuis des années, que ce nest pas grave, quen général les vaches ont la trouille et quelles ne devraient plus revenir maintenant quelles ont vu que la maison était de nouveau occupée. Mais ma voix commence à monter dangereusement dans les aigus. Je dois avoir lair hystérique puisque au bout dun moment il fini par accepter de venir régler mon problème de cohabitation. Je le remercie chaleureusement quand il me dit :
-Au revoir, je passerai demain.
- Très bien, merci beaucoup. A demain. Et nous raccrochons.
Je ferme mon portable quand soudain je tilte. Demain ? Mais comment je vais passer laprès midi moi ? Je ne peux pas minstaller alors que le trou est là, béant ! Mais de là à le rappeler alors que je viens de me ridiculiser pendant dix minutes en le suppliant de faire quelque chose, cest trop. J espère très fort ne pas avoir le droit au Retour de la Vache II. Cette fois le salon me parait beaucoup plus accueillant, même si je regrette de devoir rester enfermer alors quil y a un super soleil dehors. De toute façon jai oublier mon tube de crème solaire indice 90.
Je tourne un peu en rond dans la maison. Je devrais profiter de cette solitude pour lire les romans que je dois lire pour la rentrée. Surtout quensuite je râle parce que je nai pas une minute de libre pour le faire. Mais jai avec moi deux perles de la littérature : Faust I et II de Goethe et Journal dun voyage de Montaigne. La deuxième partie du premier est si compliqué que même les grands critiques spécialisés narrivent pas à le commenter et le second est dun ennuie total. Pendant près de 300 pages, lauteur raconte le nombre de verres deau quil à bu dans chaque ville où il sest arrêté lors de son voyage, le nombre de fois où il a été aux selles et le nombres de bains quil à pris en détaillant le temps quil a passé dans chacun deux. A mourir. Cest à vous déprimer de la littérature. Pour compenser jai aussi amener Laccro au shopping dit oui de Sophie Kinsella, mais celui là je le connais presque par cur. Je sais, ma sélection nest pas top, mais je ne mattendais pas à finir toute seule je vous le rappelle !
Je remonte dans les chambres et jouvre tout les placards. On ne sait jamais, je vais peut être découvrir un passage secret avec un long couloir souterrain. Puis au bout dune heure de marche dans une ambiance lugubre mais où je garderai tout mon courage, je déboucherai dans une magnifique salle de bal où mattendra un prince charmant endormi sur un grand fauteuil royal. Je le réveillerai dun baiser. Au moment même où il ouvrira les yeux, il tombera follement amoureux de moi. On dansera au son dune musique divine joué par des elfes blancs. Je porterai tout dun coup la plus belle robe de chez Dior. Puis il memmènera visiter son beau palais climatisé. Et il moffrira une immense bibliothèque avec la collection complète des Pockets. Et des Folios. Et des Livres de Poche. Ensuite, jaurai le droit à un dîner romantique cuisiné par George Blanc en personne. Jen étais là de ma rêverie quand tout dun coup, je découvre une grande planche en bois. Idéale pour, par exemple, boucher les trous dans les clôtures. Toute contente je redescends, non sans me planter une écharde dans le doigt
Je pose la planche dans le fond du jardin puis je pars à la recherche doutils. Bizarrement, mon premier réflexe est de chercher dans le tiroir à couvert de la cuisine. Et oui, chez mes parents, il y a toujours un tournevis multi pointe rangé là. Une idée à ma mère. Dun autre côté, partie comme je suis, jaurais plutôt besoin de clous et dun marteau pour accrocher la planche entre les deux poteaux en bois. Je ne trouve rien non plus sous le canapé, endroit où moi je range habituellement les outils. Je fini enfin par trouvé mon bonheur dans le garage. Le premier problème, cest quil y a tout un atelier en fait. Du coup je dois choisir entre cinq marteaux différents et dix sortes de clous. Le second problème, cest que je ne suis absolument pas douée en bricolage et je nai aucune idée de ce dont je vais avoir besoin. Jattrape donc au hasard les premiers qui me tombe sous la main. On fera avec.
Pleine de bonne volonté, je matèle à la tâche. Je commence par vérifié soigneusement labsence totale de vaches, dinsectes ou doiseaux dans mon périmètre de travail. Je soulève la planche qui, par miracle, fait la taille exacte du trou. Cest super, en deux minutes cette histoire sera régler !
Puis je retourne dans la maison enlever lécharde de mon doigt, parce quelle me fait mal. Une fois dans la salle de bain, je fais tomber ma pince à épiler. Comme elle est tombé entre le lavabo et la baignoire, je mets cinq bonnes minutes, en me contorsionnant, à la récupérer. Et comme il à fallu que je vide entièrement ma trousse de toilette sur le sol de la salle de bain pour la localiser, je passe à deux doigts dune gamelle magistrale en glissant sur le tube de dentifrice. Je me rattrape de justesse et je fini par réussir lopération délicate dextraction sans pleurer. Presque. Mais comme jai encore un peu mal et quune petite goutte de sang perle, je me mets un jolie pansement bleu. Avec ça, ça va tout de suite mieux, non ?
Je retourne dans le jardin. Je revérifie labsence total danimaux. Tout à lair tranquille. Je soulève la planche, tout en essayant de tenir un marteau et un clou. Ce nest pas facile mais je fini, au prix dénormes efforts des bras, à planter un clou. Fière de moi, je lâche la planche. Qui est bien sûr, trop lourde pour tenir avec un seul clou. Tout mon ouvrage tombe misérablement par terre. Je crois que cest à cette minute précise de ma vie que jai le plus regretter labsence de ma maman. Le bricolage, elle maîtrise. Elle sait faire, elle aime faire et moi, je me contente de lui apporter de temps en temps une tasse de thé. Voilà ma façon de bricoler : je demande aux autres de faire, et je moccupe du ravitaillement en boissons. On appelle ça « échange de bon procédé ».
Hélas pour moi, aujourdhui, je nai pas le choix. Mais jai déjà les bras en compote ! Une petite pause simpose. Il fait si chaud !
A lintérieur, lair est à peine plus frais. Et, comme je nai pas encore fait de courses, la bouteille de limonade fraîche qui me fait fantasmer en cet instant est absente de mon frigo. Evidemment
Je me contente donc dun grand verre deau tiède.
Retour devant la planche. Je la déteste de tout mon coeur mais je ne renonce pas. Je veux pouvoir profiter de la chaise longue ! Au final je passe six longues heures à travailler. Je suis même obligé de consolider les deux poteaux qui au passage, accroche mon tee-shirt au barbelé et le déchire un peu. Je suis obligé de trouver une pelle pour mettre de la terre autour des pieds, afin de consolider ma construction. Jarrive, à grand renfort de clous et de scotch à faire tenir ma planche. Je suis si contente de moi ! Bon, je dois avouer quobjectivement, le résultat nest pas très esthétique. Ma planche était en fait un peu trop courte, du coup les deux poteaux sont penchés. Et le scotch pendouille un peu. Mais lensemble tiens. A moi la bronzette !
Je regarde lheure. Il est près de vingt heures. Le soleil est déjà en train de se coucher. Brusquement, ça me donne envie de pleurer. Jai des ampoules dans les mains. Mon travail est affreux. Je nen profiterai pas aujourdhui. Jai soif. Une araignée est venue me rendre visite, jai en très peur. Jai abîmé un vêtement que jaime beaucoup. Jai de la terre sur mon short en jean bleu clair.
Chapitre 4
Déprimée par cette mauvaise journée, je décide de prendre un long bain relaxant. Une fois dans la salle de bain, je commence à enlever mes vêtements. Et là, une douleur intense me traverse au moment où le tissus frotte le long de ma nuque. Je me regarde dans la glace. Jai pris un énorme coup de soleil ! Mon visage, mon cou, mes avant-bras et même mes mains sont écarlates. Jétais si absorbé par mon entreprise que je nai pas fait attention. Comme jai la peau très blanche, je passe lété à me tartiner dindice 90 mais là je lai totalement oublié. Maintenant ça me brûle. Très délicatement je prends une douche à peine tiède. Ça pique, cest douloureux. Puis la séance de séchage est une autre torture.
Et au moment où je veux métaler une couche bienfaitrice de biafine, je sens tout le poids de la solitude. Comme je narrive pas à létaler correctement sur mon dos, jen ai dans les cheveux et sur mon débardeur propre. En plus, contre coup dune journée au soleil sans chapeau, je commence à avoir froid et mal à la tête. Quand je reverrai mes amis, je les étranglerai un peu pour mavoir abandonné là, puis je les attacherai en plein soleil, tout nus barbouillé de confiture, comme dans la chanson de Perret.
Le soir je savoure mon poulet rôti devant la télé. Le choix est limité, il y a la un, la deux, la trois, la cinq et la six. Ça change de mes trente-quatre chaînes à Paris, mais au moins le choix est vite fait. Je compense par le plaisir de manger avec les doigts comme une gamine.
Enfin la soirée passe tout de même lentement.
La nuit sannonce longue. Pas une voiture, pas un métro, pas un avion qui ne passe pour me bercer de son vacarme familier. Puis brusquement je sursaute violemment : la cloche de léglise sonne les onze coups. Ma maison se trouvant juste derrière, je dois être celle du village qui en profite le mieux. Je finis par mendormir dun sommeil agité. Je passe la nuit à rêver de vaches menaçantes qui men veulent davoir fermer le trou dans la clôtures. Du coup elles me poursuivent à travers les champs où personne ne mentend quand jappelle au secours.
Le lendemain, je suis réveillé à cinq heures du matin. Parce que les rideaux écrus, cest sûrement très jolis, mais ça nempêche absolument pas la lumière dentrer dans la pièce. Il fait donc totalement jour dans ma chambre. En plus,tous les oiseaux du coin semblent sêtre donné rendez-vous sous ma fenêtre pour me faire un concert privé. Vous croyez que je peux en assommer quelques uns, de mon lit, en lançant un ou deux coussins par la fenêtre ? La journée commence comme un matin
à la campagne. A part le chant des oiseaux un peu crispant et un chien, très loin, qui aboie, pas un bruit. Toujours aucun coup de klaxon, aucun camion poubelle bruyant, bref aucun signe sonore familier de vie ! La cloche de léglise résonne. Maintenant, cest sûr, je ne pourrais plus me rendormir, autant me lever.
Comme je nai toujours pas fait de courses dans un magasin digne de ce nom, je nai pas de café, pas de pain, pas de jus dorange. Et à cinq heures du matin, je peux toujours attendre pour avoir mon croissant, dici que la boulangerie ouvre, je serai morte de faim. En fouillant dans les placard de la cuisine, je découvre le saint graal : un pot de confiture ! Javoue, nature, cest pas top, mais mon choix se réduit à confiture nature ou reste de poulet rôti froid ou encore poulet rôti froid à la confiture. Lidée est un peu écurante, cest vrai.
Pour oublier ma faim je décide de mhabiller et de faire un tour dans le village en attendant que les boutiques ouvrent. Une fois devant le miroir, je fais une découverte qui inscrit définitivement cette journée dans les annales des « jours les plus pourris de la galaxie ». Je suis victime des effets secondaires et violents du coup de soleil. Brûlure au vingt-cinquième degré sur le nez égal pelage assurer. Mon appendice nasal ne ressemble plus à rien, si ce nest à un genre de choucroute bizarre, rouge et affreuse. La biafine apaise un peu la rougeur mais bon, cest pas aujourdhui que je défilerai pour lOréal
La journée étant définitivement ruinée, je sors un peu, histoire de profiter au moins de la fraîcheur matinale.
Chapitre 6
Sur la place de village japerçois le boucher en train de charger sa camionnette blanche. Quand il me voit, il me fait signe de la main. Je me rappelle les vers quil mavait cité la veille. Cest quand même intrigant. Et comme jai continué mon chemin sans ralentir, je suis maintenant obligé daller lui parler, à moins de faire un brusque demi-tour, ce qui serait totalement impoli. A mon approche, il me sourit gentiment.
-Vous êtes bien matinale. Je croyais que les vacances étaient faîtes pour se reposer.
Je lui explique mon problème de rideaux quand je maperçois quil ne peut sempêcher de fixer mon nez. Vu le carnage que cest, je ne lui en veut même pas et jenchaîne sur mon problème de vaches envahissantes. Il rigole un peu mais rajoute que si ça peut me rendre service, il pourra mapporter une barrière. Cest chou
Le voyant jeter un coup dil à sa montre, je décide de continuer ma balade.
- Jai été contente de vous revoir et de discuter un peu. (Mais pourquoi je dis ça ? On dirai une ado qui suis son amoureux en cachette et qui fait ensuite semblant de le croiser par hasard.) Je ne vais pas vous retenir plus longtemps. (voilà, directe, pour remettre les choses en place tout de suite).
- Oh mais non ! Vous ne me déranger absolument pas
Mais je suis en train de charger la camionnette pour partir au CERTO
vous savez le concours
Jopine de la tête sans vraiment écouter ce quil bafouille. Je viens dapercevoir dans des bocaux de choses multicolores flottants dans un liquide qui ressemble à de la gélatine. On dirait des bouts dextraterrestres dans du formol, comme dans un mauvais film de science-fiction. Si ça se trouve, en vérité, ce nest pas un simple boucher de campagne mais un savant fou qui fait des expériences bizarres et illégales. Il fait des mélange étranges et il est sur le point de découvrir LA formule qui révolutionnera le monde, celle qui permettra de créer un vernis à ongle qui sèche en moins de sept seconde, qui tient trois semaines et qui pousse avec les ongles !
- Alors, vous êtes daccord ?
Je raterris brusquement sur terre. Je nai strictement aucune idée de ce quil vient de mexpliquer ni en quoi consiste sa demande. Vu lair mi-souriant mi-suppliant quil fait, jhésite un inst ant avant de répondre.
-Euh
et bien
oui